Bilan de deux mois

 

Cela fait deux mois que j’ai quitté le pays de la baguette pour le pays du Cèdre. Deux mois que je m’émerveille, m’inquiète, sursaute ou simplement, apprends, à chaque pas que je fais.

J’ai donc vécu 60 jours dans un nouveau pays que je connais à peine. Dans la rue on me parle arabe sans savoir que je viens de passer mon A1. Ahla w sahla qu’ils disent à l’entrée de l’université ou du restaurant, je pense la bilinguité viendra, mais franchement là ce n’est pas encore le moment. Kiifik ça va ? on entend dans la rue : on parle un mélange d’anglais, français et arabe. La moitié du temps je ne comprends rien, en m’imaginant ce que peuvent bien dire toutes ces personnes autour de moi. Je fais des signes ou des grimaces pour me faire comprendre chez l’épicier. L’autre moitié du temps, tout se passe à merveille : j’arrive à communiquer.

1440 heures de bruit constant de voitures, motos, moteurs, et klaxons en face de mon immeuble, qui se hisse en face d’un carrefour où quatre rues se croisent sans feu rouge respecté.

En moyenne 300 heures dans le noir, à cause des coupures d’électricité quotidiennes imposées par la privatisation des compagnies. Elles durent 3 heures à chaque fois, ce qui laisse largement le temps de contempler les immeubles et les piétons.

J’ai passé 28 heures dans des bus pour atteindre les autres villes de la côte du pays. J’ai vu une station de bus qui se résumait à un parking sous un pont. J’ai pu voir des ruines romaines et les décombres de civilisations anciennes. J’ai vu des forteresses et des souks riches en légumes frais et voiles de toutes les couleurs. Tous les murs de ce pays portent, malgré eux, une histoire si lourde, ce qui expliquerait bien leur chute.

J’ai témoigné d’un pays avec les veines ouvertes, une histoire à reconstruire et des habitants en colère. J’ai découvert un activiste dans la plupart des gens que j’ai croisé, ayant un but commun : trouver la vérité, comprendre les guerres et essayer de vivre en paix.

J’ai vu des t-shirts Hezbollah vendus comme du pain chaud aux touristes, ainsi qu’une cinquantaine de scouts du même groupe avec les mêmes tenues que les scouts qu’on voit tous les jours.

J’ai découvert que tout est religieux, donc tout est politique. Que finalement les guerres sont entre les hommes et qu’on vit tous sous un seul Dieu, disent-ils. J’ai vu plus d’une mosquée hissée à côté d’une église ; j’ai entendu l’appel à la prière à 5 heures du matin, mais aussi les cloches sonner au loin.

J’ai vu des enfants dans la rue faire des câlins aux passants contre un peu d’argent. Le même jour, j’ai vu ma première étoile filante au somment d’une montagne à 44km de la capitale.

J’ai vu la montagne et la mer, du sable et des arbres côte à côte.

J’ai appris qu’être libanais ne veut rien dire si ton père ne l’est pas. Que si tu n’appartiens à aucune religion tu risques de perdre ton droit de vote. Que se marier entre religions est un sacrilège et puni par le regard public. Que le Liban n’a pas de loi civile, donc est contrôlé par chacun des 18 groupes religieux. Que le gouvernement est composé par les mêmes personnes qui ont détruit le pays il y a trente ans. Qu’à l’université il y a des élections politiques et les étudiants se battent pour avoir une place dans le gouvernement. Que malgré leurs efforts, sans les bonnes relations, leurs tentatives n’aboutiront point.

J’ai rencontré des gens qui ne connaissent pas Simone de Beauvoir mais ont un BAC+3, et cela ne les empêche pas de vivre. J’ai donc reconfirmé que mon combat féministe est encore d’actualité (même si je n’avais pas besoin de confirmation), et que sortir dans la rue à 23h en mini short est un danger quand les rues sont régnées par une majorité masculine. Que les femmes sont les mères de la nation mais n’ont même pas le droit de donner leur nationalité à leurs enfants.

J’ai vécu et découvert tout ce que je connaissais et ce qui m’échappait. J’ai construit des parallèles en me rendant compte que tout est différent.

J’ai quand même témoigné le quotidien des habitants, et me suis rendue compte qu’ils y vivent quand même. J’ai vu la joie et l’ivresse se manifester dans un pub où tout le monde dansait et chantait sur de la musique locale. J’ai entendu des discussions très fortes et violentes dans la rue, sachant que c’était probablement des mots d’amour. J’ai rencontré des personnes très aimables dans tous les recoins du pays, depuis Tyr jusqu’à Tripoli. J’ai découvert de nouveaux styles de vie qui s’adaptent, tout comme moi. J’ai vu la richesse de cette culture.

Et il me reste encore tout à voir.

P1120188
Coucher de soleil à Raouche, Sud-Ouest de Beirut
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